Les archives, notre mémoire de papier

La lecture du Bulletin de liaison RHQ nous permet d’apprécier les trésors d’intériorité que partagent les membres du Réseau. Elle met sous nos yeux le beau travail de maturation des gars dans la conduite de leur vie, dans l’expression franche et lucide de leurs pensées, de leurs sentiments. Feuilletons ces pages miroirs, si révélatrices de ce que nous sommes les uns les autres : des hommes qui s’aident à vivre, qui s’appuient mutuellement.
Écoutez des hommes parler de leur expérience de groupe

Le RHQ : un cadeau à offrir et à partager

Pourtant, j’ignorais tout de son existence et du discours sur la condition masculine. Je vivais ma condition, conditionnelle aux conditions des autres. C’est ce qu’on m’avait appris dans ma jeunesse : l’instruction en vue d’une réussite professionnelle, une femme et des enfants, un nid familial confortable, la retraite éventuelle et l’indépendance financière pour vivre enfin mes priorités.

Comme tant d’hommes de cette génération d’après guerre alors que la priorité portait sur la reconstruction, on m’avait condamné tout jeune à me définir comme pourvoyeur professionnel. Celui qui s’efface devant les priorités des autres et qu’on peut se permettre d’effacer à la moindre contrariété tant au boulot qu’à la maison. Celui qui se tient droit sans broncher quand tout s’écroule autour de lui. Celui qui doit nier ses insécurités pour mieux s’occuper de celles des autres. Celui-là même qui doit prétendre n’avoir besoin de personne pour vivre sa vie.

Et puis un jour, tout cet échafaudage artificiel s’écroule. La question dont j’ignorais l’existence se pose alors : Qui suis-je vraiment ?

Soudainement, me voilà placé devant mon propre miroir sans ne plus pouvoir me voir par les yeux des autres, sans objet de comparaison. L’isolement, pour peu qu’on s’y attarde quelques instants, devient source de renaissance pourvu que le mouvement soit au rendez-vous. Période de réflexion salutaire, de lecture et d’écriture, de re-définition et de re-programmation.

Se profile alors, accidentellement, l’existence d’un certain RHQ. Pourquoi ne pas aller voir, s’informer, oser s’inscrire et participer ? Mais un monde exclusivement composé d’hommes peut faire peur. Que disent-ils, que font-ils dans ces groupes autogérés ?

Peu à peu, l’inconfort s’estompe au fil des semaines, au fil des mois, avec le partage de ce que nous avons déjà réalisé de nos expériences de vie respective. Nous ne sommes plus seuls dans notre grande solitude. L’occasion nous est donnée d’écouter les silences, de ressentir pour soi la signification des paroles des autres, sachant d’avance qu’il nous sera toujours impossible de vraiment comprendre ce que les autres désirent nous dire. Ils sont eux, je suis moi, nous sommes différents mais nous sommes ici, au même endroit, à ce moment précis de notre vie. Ce qu’ils disent est important. Ce que nous intégrons de ces paroles au fond de soi l’est encore plus. L’écoute par le senti, dans le respect et le silence, sans interruption, sans question, sans conseil, sans jugement, nous incite à voir plus loin au sein de soi. L’écoute nous permet de confirmer si nous avons vraiment intégré ce que nous pensions avoir appris. Elle nous permet d’identifier nos limites artificielles que nous nous étions données. Elle nous donne l’occasion soit de les éliminer ou encore de les accepter et de remettre à plus tard leurs remises en question. Mais au moins, nous voyons plus clair en nous.

Et puis un jour, une main m’est tendue pour me porter bénévole. D’abord dans ma région et très rapidement, sans trop comprendre ce qui m’arrivait, au Comité de coordination national. Me voilà donc de nouveau en mouvement dans un univers professionnel dont je croyais avoir pris mes distances depuis 6 ans. Au-delà des mandats, j’y découvre des hommes riches et généreux, des hommes pour qui le mot «partage» veut aussi dire «donner», des hommes dont la définition du temps est extensible. Je m’y fais des amis et j’y découvre, tant au Coconat qu’au Conseil du réseau en passant par les comités, de nouveaux groupes qui m’enrichissent davantage d’autant plus qu’ils me permettent de contribuer en retour de ce que j’ai reçu depuis mon enfance. Le RHQ s’inscrit alors dans ma démarche d’individuation.

En quelques mois, j’ai rapidement compris ce qui fait du RHQ le centre par excellence en croissance personnelle pour les hommes du Québec. Mais j’ai aussi réalisé à quel point il pourrait contribuer à notre société s’il était mieux connu et s’il pouvait aider à briser certains stéréotypes masculins malheureux comme celui qui fait que, généralement, les hommes ne demandent pas d’aide avant qu’il ne soit trop tard. Un RHQ mieux connu, plus communicatif, pourrait s’ouvrir davantage aux hommes qui ignorent encore ce qu’est une démarche de croissance personnelle. Ce faisant, il contribuerait de façon significative à la santé globale des hommes, à l’équilibre qu’il nous faut trouver entre nos dimensions physique, psychique, matérielle et spirituelle.

J’ai aussi constaté que, bien que la culture du RHQ nous permette de sortir de notre isolement individuel, elle en condamne plusieurs à l’isolement dans leurs groupes respectifs : «Mon groupe d’abord et le RHQ, peut-être, ensuite…!». Ces hommes en viennent à l’oublier et à oublier que le RHQ leur a souvent redonné vie et mouvement avec ses bénévoles extraordinaires qui les ont reçus avec tellement de chaleur humaine, de compétences et surtout d’amour inconditionnel. Ils en arrivent même à oublier de redevenir membre l’année suivante et les années subséquentes et à assumer leur part de responsabilité envers d’autres hommes qui, comme eux, pourraient bénéficier du RHQ s’il était mieux connu.

La communication, la promotion, la tenue d’ateliers et de conférences, la mise à jour des outils qui sont mis à notre disposition pour relancer le dynamisme de nos groupes quand ils s’enlisent dans du déjà-vu exigent deux types de ressources capitales : des ressources humaines d’une part et financières d’autre part. Quand je constate que nos dirigeants se réjouissaient d’avoir enfin pu faire élire un nombre suffisant d’administrateurs au Coconat à l’occasion de la dernière Assemblée générale annuelle, je m’attriste. Cette tristesse s’accentue quand je regarde dans les données d’inscription la pléiade de compétences professionnelles disponibles chez nos membres qui restent invisibles. J’en arrive alors à m’interroger sur la définition du mot «partage» pour certains.

Cette constatation n’est pas un jugement que je porte. Elle reflète malheureusement une des caractéristiques de la nature humaine. Pourtant, une des dimensions importantes de notre évolution, comme hommes, reste et doit rester notre cheminement vers une plus grande spiritualité. Or qui dit «spiritualité» soulève le constat de notre interdépendance, dans l’univers bien sûr, mais entre nous sur terre également. Au cours d’une vie axée d’abord et avant tout vers la recherche d’une identité affective et matérielle, ce concept nous échappe malheureusement trop longtemps. Ce n’est pas toujours ce que nos parents nous ont montré. Ce n’est certainement pas la composante majeure de nos premiers échanges hors familles quand nous étions jeunes. Ce n’est pas la raison d’être principale de nos écoles, de nos collèges et de nos universités. Ce n’est pas inscrit dans nos descriptions de tâches au boulot et surtout pas dans les critères qu’on nous sert lors de nos évaluations de performance annuelles. Et j’attends encore de voir un conseil d’administration ou encore un conseil des ministres qui ose inscrire à l’ordre du jour : «Promotion du respect de la dignité humaine : état de la situation».

Pourtant, c’est ce que nous visons tous dans nos groupes de parole respectifs ; c’est ce que nous apprenons, c’est ce que nous vivons. Le RHQ nous offre donc une occasion unique de nous aider et en aider d’autres à briser ce paradigme. Il est un cadeau que nous pourrions offrir à 50% de la population sur terre pour peu que nous exercions suffisamment d’imagination. Alors je me suis dit, avec le plaisir d’oser de cet enfant en moi que je n’ai pas oublié, «tout est possible !». A défaut de trouver à l’interne les ressources nécessaires pour ouvrir davantage les portes du réseau aux hommes qui ne le connaissent pas et qui pourraient tellement en bénéficier et y contribuer, nous irons les chercher ailleurs. Nous irons les chercher chez de nouveaux membres qui s’inscriront quand ils réaliseront toute la richesse qui s’y trouve. Nous les formerons, nous leur donnerons les outils qui s’imposent. Ils deviendront notre plus grande richesse, pour nous, les hommes et la société du Québec d’abord et ailleurs plus tard. Ils constitueront notre relève de bénévoles pour notre mieux être et celui de l’humanité.

Il nous restera à convaincre le gouvernement de nous donner les moyens financiers temporaires appropriés. Comment pourrait-il s’objecter à la vertu ? Comment pourrait-il ne pas reconnaître que la prévention en matière de santé mentale des hommes a bien meilleur goût et bien meilleur coût que la gestion de conséquences des crises psychologiques ou cardiaques qui auraient pu être évitées?

Alain-F Desfossés
Vice-président RHQ,


J’ai peurs

J’ai peurs : comme dans le phénomène affectif proprement dit, et comme dans les craintes spécifiques que je connais et dont je n’arrive pas tout à fait à prendre le contrôle. Ça fait très inusité, original et à la limite, poétique, d’avoir « peurs ». Au-delà des peut-être beaux mots, c’est de ma chienne de vie dont je parle. Ce ne sont pas des mots, ce sont des insomnies, des maux de ventre, des distractions, des oublis, des ongles rongés sans savoir qui les a rongés.

L’histoire a commencé au CLSC. Une salle d’attente de quasi-hôpital, là où le malade québécois gaspille probablement le tiers de la vie de ses maladies. J’étais presque seul. J’attendais de rencontrer « mon » médecin de famille. Je lisais des brochures et des dépliants. C’était avant les magazines de l’hôpital. Et une de ces brochures disait que la prostate pouvait être malade chez tous les hommes, que la probabilité croissait avec l’âge, que certains facteurs de vie pouvaient aider à engendrer le malfonctionnement de cet organe exclusivement masculin. C’est ben qu’trop vrai! Les femmes ont les ovaires, etc., nous avons la prostate, etc. Les systèmes humains de reproduction…

Un petit questionnaire autodiagnostic dans la brochure. J’avais toutes les réponses « bonnes ». J’avais tous les symptômes d’un dérèglement de ce machin-là. À quoi ça sert déjà? C’est où exactement? Comment est-ce que ça peut nuire à l’évacuation urinaire? Quels genres de maladie peut-on attraper là? Mon médecin de famille écouta attentivement. Me fit un examen, me prescrit une prise de sang et me référa à un urologue sur-le-champ. Je consultai la spécialiste à son bureau. Mais le fait de devoir uriner devant des tiers me déplût souverainement. D’autant plus que c’étaient des femmes qui me regarderaient. Pas pour moi. Merci.

Je croyais que si j’oubliais mes problèmes de miction, ils disparaîtraient par eux-mêmes. Belle pensée magique! Plusieurs mois à ne dormir que des nuits tronquées par l’envie d’uriner, à ressentir des brûlures à l’éjaculation; jusqu’à mon examen annuel. Où mon médecin de famille refit un toucher rectal et me prescrit une prise de sang. Le toucher était normal. Mais l’antigène prostatique spécifique (APS) dépassait la borne maximale de la normale. Biopsie : négatif. On se revoit dans six mois pour examiner la situation à nouveau. J’étais d’accord, mais en mon for intérieur, j’étais persuadé de ne pas être atteint de quelque maladie que ce soit. Ma prostate était enflée, c’était tout. On me l’avait même dit à l’examen médical d’entrée à l’université, il y a bien longtemps. Peut-être que je ne faisais pas l’amour assez souvent?

La spécialiste savait cependant de théorie et d’expérience qu’un taux d’APS élevé ne dévoile pas une banale enflure de la prostate. La plupart du temps, le gonflage de la petite glande se fait sous l’impulsion de cellules cancéreuses. Je ne savais pas. La spécialiste le savait, mais ne pouvait s’aventurer à spéculer hors des limites scientifiques de la médecine : il fallait que le cancer soit trouvé avant qu’elle n’aborde ce sujet. C’était comme le « cas » de la femme enceinte : tu l’es ou tu ne l’es pas. À défaut de certitude démontrable, il n’y a pas de « cas ». Et j’étais un peu incrédule : je suis trop jeune, je n’ai plus qu’un seul symptôme, ça ne peut pas m’arriver à moi parce que je suis très fort et j’ai toujours surmonté toutes les difficultés et les maladies.

La spécialiste ne lâchait pas prise. Avec en mains les résultats effarants d’une nouvelle analyse sanguine, elle devait enquêter à nouveau, de visu encore. Cette fois, elle y mit toute sa détermination. La douleur de se faire enfoncer un « tuyau de plastic » froid, rigide, dur et volumineux dans l’anus, fut plus que détestable. Mais je ne pus m’empêcher de la remercier. J’avais eu très mal, mais je sentais qu’elle voulait savoir, trouver ce qui faisait grimper le taux d’APS dans mon sang. Et que c’était pour ma santé qu’elle le faisait.

« J’ai trouvé ce que je cherchais. » Deux semaines après la deuxième série de biopsies : un cancer en bonne et due forme, un T1C tout neuf mais susceptible de déborder des structures de l’organe lui-même ou « d’en effleurer la surface ». Cette spécialiste a toujours la justesse et l’intelligence du propos. À condition que le patient puisse encore entendre quoi que ce soit après « T1C ». Elle sait que ce n’est pas facile pour lui; elle approfondira l’explication quelques jours plus tard, quand le patient aura réfléchi et consulté écrits et vidéo généreusement distribués.

« Comprenez-vous? » Oui, c’est à vous que je parle; à vous qui lisez. Comprenez-vous bien? Je suis un homme, un mâle de l’espèce. Ça n’a rien à voir avec le machisme, mais mon système reproducteur est malade. Ma sexualité, l’image que je me fais de moi, sensible, sensuel, romantique, tendre. « Vous vous trompez, Monsieur, ce ne sera plus vous. » Je sais, mais ça ne pénètre pas très bien, voyez-vous. « La science médicale a fait de grands progrès. » Si vous saviez combien je m’en fous, combien je ne veux plus entendre cette phrase répétée autant par les patients en salles d’attente que par Charles Tisseyre, à « Découverte ». La science est grande, exceptionnelle, extraordinaire; mais pourquoi, bordel, doit-elle s’appliquer à moi?

Je n’ai rien demandé. Ni sollicité. J’ai fait une vie comme celle de n’importe qui, sans doute. J’ai baisé par amour ou par pulsion chimique. Je suis papa. Je ne peux plus être papa, à moins d’une chirurgie complexe à deux. Je n’ai plus besoin de mon système reproducteur pour me reproduire. Et pourtant, il est tellement moi, fusionné en mes corps et âme et coeur. Je ne veux pas me reproduire, mais je suis sexué. Sans possibilité de sexe dorénavant? Ces émotions ne me mèneront nulle part, sinon à la panique.

Ouais, mais je les ressens ces émotions. Elles m’habitent, me possèdent; de la même façon que mes sentiments sont sexués. Je vis avec les organes et les hormones d’un mâle. J’ai peur de ne plus pouvoir avoir d’érection : 60% des patients qui subissent une prostatectomie radicale subissent cet effet secondaire. J’ai peur de ne plus savoir comment transposer en actes le désir charnel et spirituel que je ressens pour ma compagne. C’est pourtant simple à faire, d’autant plus que je connais tous les autres substituts, méthodes, approches, etc.

Mais c’est moi qui ai le problème, comprenez-vous? C’est pas la médecine, ni la littérature, ni la psychologie, ni la pharmacopée. C’est moi qui aurai ce réflexe d’inhiber dorénavant mon fantasme de pénétrer la femme que j’aime sans la quitter des yeux, sans cesser de sourire, sans cesser de lui soupirer que je l’aime, que je la prends et que cet acte consacre notre amour et l’élève au-delà du temps et de l’espace. Vers la poésie immortelle de l’amour. Je ne pourrai probablement plus m’exprimer avec ces moyens naturels « indestructibles ». Ma nature fout l’camp. Les injections à la base du pénis, les suppositoires et les "Viagra" ne remplaceront pas : ils pourront créer une sorte d’illusion temporaire. À moi, ils rappelleront que mon impuissance est permanente.

« Aie, mon grand, qu’essé-q’tu fais avec ça? » J’ai peur de mourir sous anesthésie; c’est ridicule parce que ça n’arrive que très rarement et que je ne m’en apercevrai pas. Mais j’en ai peur. J’ai peur d’y rester d’une manière ou d’une autre. Comme si ma tête pouvait décider que je crevais durant l’opération; comme si mon coeur se disait : « Encore vingt battements, puis on arrête. »; comme si mon ventre me prévenait : « T’imagines pas que j’vais me laisser refermer comme ça. Tu les as laissés m’ouvrir, crèves-en! »

Mais non, c’est idiot, tout ça. Et ce ne sont que des émotions. Et que nous autres les gars, on sait très bien refouler tout ça; on sait depuis la tendre enfance qu’on est « toffes » et que, par conséquent, les émotions n’ont rien à voir avec notre monde. Et c’est pour ça qu’on n’en parle pas entre nous et qu’on laisse ça aux femmes. Le placotage, c’est leur affaire.

Quand j’ai peurs, à qui est-ce que j’en parle? Est-ce que j’en parle? Est-ce que ça se discute? Papa n’a pas eu ce problème de prostate. Et je n’ai jamais rien entendu parler de tel dans mon entourage masculin. Les femmes parlent de leur « grande opération » ad nauseam. Heureusement, elles en parlent surtout entre elles.

Et si elles lisent mes réflexions, elles seront trop fières de dire aux autres « que les hommes, c’est dont faibles parce que ça parle de rien, ça sait pas communiquer, que c’est écrit dans le journal et par un homme soi-même et qu’en plus d’être des écœurants et des irresponsables, ça parle pas, ça refoule tout et que c’est donc pas comme des femmes. Pis ça veut être pères!!! »

À la fin, je pense qu’elles ont raison. Les hommes ne parlent pas; ils ont peurs, eux aussi, mais personne ne le sait; ils se le taisent souvent à eux-mêmes; ils ont mal à leur sexualité, mal à leur amour, mal à leur âme et espèrent trouver quelqu’un qui pourrait être à l’écoute. Oui, il faudrait bien qu’un jour, les hommes se retrouvent entre eux et parlent d’eux-mêmes. Loin des femmes. Pour faire comme si les féministes ne les avaient pas humiliés ou injuriés depuis des décennies, sous prétexte que les hommes les ont fait souffrir dans le passé. Mais celles qui ont souffert sont mortes; autant que les hommes qui les auraient fait souffrir. Nous sommes toujours vivants.

J’ai encore peurs. Ça me tord les yeux de larmes qui ne veulent pas couler; ça m’enserre la gorge jusqu’à la bloquer; ça m’étouffe à me faire tousser pour ne pas m’asphyxier. J’en parlerai à mes chums. Mais je ne sais pas comment aborder le sujet. Est-ce qu’on dit ça comme ça : « Salut Claude. Je profite de l’occasion pour t’annoncer que j’ai un cancer de la prostate, que j’ai peur de mourir et que je suis complètement désemparé parce que je ne saurai plus vraiment comment exprimer mon amour à ma blonde. Pis, toi ça va? »

Non, vraiment! Je préfère le silence. Il me parle de ma vie avec ma blonde et de ses sourires. J’pense qu’a comprend que je l’aime même si j’bande pus. Asteure, c’t’à moi d’comprendre.

Robert Lebrun, RHQ Bas-St-Laurent Le Bulletin,


Et l’écoute, bordel !

On vient à peine de naître et on nous apprend à parler. En fait, il faut parler si nous voulons communiquer. On s'efforcera alors de nous faire dire « papa et maman », et lorsqu'on y réussit, c'est au grand plaisir de nos parents aimants et protecteurs.

Plus tard on nous apprendra les règles de grammaire, plus tard on nous dira qu'il faut parler au JE, qu'il faut parler de nos émotions, qu'il faut…, qu'il faut faire plein de choses pour bien être compris. Et ceux qui ne parlent pas, eh bien, c'est probablement parce qu'ils n'ont pas appris à bien parler. Alors on leur montrera.

Mais qu'en est-il de l'écoute? Apprend-t-on à écouter? Quel effet a l'écoute sur la personne qui parle?

Il y a déjà plusieurs années, je choisissais de faire partie des Grands frères de ma région et je donnais mon nom pour m'occuper d'un jeune. On me propose alors un gars de 14 ans avec de légères difficultés d'apprentissage. Il avait de la difficulté dans sa famille et à l'école et il était assez replié sur lui-même. On me dit alors : « C'est un gars charmant mais il ne parle pas beaucoup, il ne faudra pas t'attendre à de grandes conversations. »

Alors arrive le jour fatidique. Le rendez-vous est fixé un jeudi à 16 h, et le jeune garçon sera accompagné, pour cette première fois, de son travailleur social. Je me souviens d'avoir eu la trouille, d'avoir regretté de m'être inscrit à ce mouvement. Alors ils arrivent, je tends la main à mon petit frère et on se dirige vers la polyvalente pour une partie de billard. Je ne savais pas quoi dire. On commence à jouer très maladroitement, et c'est mon nouveau petit frère qui commence la conversation. Il me demande si j'aime le hockey. Il commence alors à me parler des Canadiens de Montréal, de son rêve de les voir jouer. Il me parle aussi des jeux qu'il aime faire, il rit, me taquine et me parle sans arrêt pendant une heure. Je me suis dit alors « Une chance qu'on m'a dit qu'il ne parlait pas beaucoup, qu'est-ce que ça serait autrement? »

À 17 heures, il vient me reconduire chez moi et à la porte il me dit: « On joue-tu aux cartes? » Je lui dis: « J'peux pas, je dois souper », « Alors, après souper? » « Je peux pas non plus, mais on se reprendra demain. »

Son insistance m'avait touché. Une larme au bord de l'œil, je me demandais ce qui avait tant intéressé ce jeune garçon dans l'heure que nous avions passée ensemble. J'avais rien dit. J'ai réalisé alors que j'avais tout simplement écouté.

J'ai compris que ce garçon savait parler, s'il ne le faisait pas c'est qu'on ne l'écoutait pas. L'écoute commence d'abord par notre capacité d'accueillir l'autre tel qu'il est. C'est d'abord nous montrer intéressé à lui. C'est d'abord nous centrer sur lui. C'est ne pas le juger. C'est accepter que ça sortira tout croche, c'est accepter de se préoccuper de ce qui se passe d'abord en lui et non en nous.

Lorsque quelqu'un désire nous parler de sa souffrance, il faut alors choisir si nous voulons l'écouter et l'aider. Et, si oui, alors je crois qu'il faudrait bannir de notre vocabulaire les mots comme « tu devrais parler au JE », « Je suis dérangé par ce que tu me dis », « Si tu parlais autrement »,etc.

Quand quelqu'un commence à nous exprimer une colère, il faut accepter que ça sortira tout croche. Si quelqu'un se noie, on ne commencera pas à lui dire: « Ben si tu avais suivi des cours de natation tu n'en serais pas là. » «J'aime pas ça entendre quelqu'un crier. » Au lieu de ça, tu fermes ta gueule et tu lances la bouée. Après, tu lui montres à nager.

Accepter d'écouter, c'est d'abord ça, c'est de tendre la bouée, c'est accepter la panique, c'est accepter de se faire égratigner au passage.

Je suis convaincu qu'une grand part du silence des autres est liée à notre incapacité à les accueillir, à les écouter, à nous montrer intéressé. Nous devrions nous donner des ateliers sur l'écoute et sortir un peu du discours qui dit qu'il faut apprendre à parler au JE.

Ce qui est vrai individuellement est vrai aussi au chapitre du Réseau. Je crois que le RHQ devrait commencer à se montrer accueillant et intéressé envers les hommes qui sont à l'extérieur. Se montrer intéressé, c'est accepter d'aller voir ce qui se passe chez eux. C'est accepter de parler publiquement comme RHQ dans toutes les tribunes pertinentes. Il nous faut aller parler ou écrire là où il le faut de ce que vivent les hommes, de ce qui nous touche là dedans, de ce que nous croyons qu'il faut changer pour eux, de dire comment nous croyons qu'il nous faut nous occuper d'eux. Il faut tendre la bouée et arrêter de les rendre toujours responsables de leur malheur. Lorsqu'ils auront la tête en dehors de l'eau, alors ils apprendront bien à parler et à agir.

Si les gars voient qu'on se préoccupe d'eux, qu'on met pour eux des mots sur leur souffrance, qu'on crie pour eux leur désespoir, alors ils viendront et alors nous leur apprendrons

Comme j'ai appris à mon petit frère qui est devenu grand !

Et il nous est agréable de nous parler aujourd'hui comme toujours. Et on ne dit plus de lui qu'il ne sait pas parler.

Daniel Desbiens, RHQ Québec - Le Bulletin,


Une rencontre inattendue

Il est 4 heures du matin, un vendredi, le 30 avril 1993, nous partons, Louise et moi, pour Cap Hatteras, en Caroline du Nord. Nous en avons pour une journée et demi à rouler avant d’atteindre cette bande de sable qui s’étire en pleine mer le long de la côte américaine. Ce sont des kilomètres de plages que nous ne pouvons pas voir de la route parce qu’elles sont cachées par les dunes de sable.

Il n’y a pas d’arbres, que des arbustes. Des brindilles d’herbes asséchées par le soleil se balancent de gauche à droite au gré du vent. On y voit plein d’oiseaux de toutes sortes qui ne semblent pas dérangés par notre présence. Ils peuvent se sentir en toute sécurité parce qu’ils vivent dans un parc national où la flore et la faune sont protégées.

Enfin, nous voilà rendus au terrain de camping. Il est grand, collé sur la mer et peu fréquenté en cette période de l’année. Nous avons loué une maisonnette. Nous ne voulons pas revivre l’expérience d’y a deux ans où sous la tente nous avions passé une semaine à braver les orages et les vents violents. Ça été des vacances infernales. Cette fois-ci, pas question d’utiliser la tente.

Louise tenait à revenir à Cap Hatteras parce qu’elle trouvait le coin joli et sauvage. Elle voulait sûrement exorciser les mauvais souvenirs de nos mésaventures, en particulier, cette fracture de l’avant-bras gauche qu’elle s’est faite en trébuchant sur le petit poêle au charbon de bois que j’avais laissé traîner.

On se promettait donc de passer une semaine de soleil, de marches sur la plage, d’excursions et de lectures. On se préparait également à passer une semaine à faire l’amour. Eh oui! Nous avons toujours été des amants d’un jour depuis plus de 20 ans. C’est ici et maintenant!

Malgré le fait que nous étions bien installés, nous nous sommes mis à la recherche, pendant une demie journée d’un chalet sur le bord de la mer. Nous voulions être encore plus collés à la mer, la voir d’un balcon, au déjeuner, au dîner et au souper. Nous avons trouvé mais après des hésitations, nous décidâmes de rester au camping. Nous y sentions bien.

Nous passions donc cette semaine de mai sur le bord de la mer et nous avions droit à du temps ensoleillé le jour, à des nuits étoilées qui ont été à quelques reprises, cachées par les nuages. Nous avons même profité de quelques soirées de pleine lune. Je me suis d’ailleurs dit que j’allais me lever assez tôt un matin pour voir, en même temps, la nuit se coucher et le jour se lever.

C’est à l’avant-veille de notre départ que je réussissais l’exploit de me lever si tôt, 4 heures du matin. Il faut dire que nous étions si fatigués à notre arrivée que nous dormions facilement 12 heures par nuit. Nous nous faisions bercer par le bruit régulier des vagues qui se jetaient sur la grève.

Ce matin-là, je me levai frais et dispos et bien intentionné à voir ce spectacle unique de la rencontre du jour et de la nuit. Je me rendis à la plage lentement, en regardant le ciel étoilé et la lune qui s’éloignait vers l’horizon. J’ai franchi les dunes en passant par un sentier ensablé. Puis sur la plage, je me suis arrêté pour bien voir ce ciel, cette mer et cette plage. J’écoutais en même temps le bruit de la mer qui m’enveloppait. Les dunes formaient un rempart qui m’isolait pour me laisser enfin seul avec l’univers.

J’ai décidé d’entreprendre la marche sur la plage de façon à voir la lune en face de moi pour bien la voir, elle et sa nuit étoilée. De temps en temps, je me retournais du côté de l’horizon, au fond de la mer, pour scruter l’arrivée du jour. Graduellement, des nuages au fin fond de l’horizon se mirent à s’éclairer discrètement. Je continuais ma marche, en respirant bien l’air salin et en écoutant le bruit incessant des vagues. Je savourais des yeux la luminosité de la lune sur les dunes.

Je me retournais toujours pour voir progresser le jour. Je savourais également la luminosité des nuages à l’horizon qui prenait de l’orange pâle marbré de blanc. Je me suis mis à penser à Simon, mon fils décédé de la leucémie 4 ans plus tôt à l’âge de 10 ans. Je me suis mis à avoir envie de crier son nom. C’était une occasion inespérée de hurler ma peine sur les flots. Je m’étais jamais permis de le faire parce que je n’osais pas. Je rongeais ma peine en silence. J’avais peur de ce que diraient les gens autour de moi : un gars qui crie sa douleur, pas capable de la contenir.

Je me suis placé dos aux dunes et face à la mer. Dans le bruit assourdissant des vagues j’ai crié Simon…Simon…Simon, je t’aime! Puis, je me suis arrêté. Je sentais dans mon être la charge émotive de mon cri. Je continuais à regarder l’horizon, et la lumière s’étendait de plus en plus. Je me retournais pour voir aller la nuit qui fuyait lentement sous l’éclairage du jour. Je me suis mis de nouveau à crier : Simon…Simon…Simon, je t’aime! C’était des cris secs et violents à la fois. J’ai dû répéter ces cris une dizaine de fois. Puis, je me suis mis à marcher en ayant cette fois le jour en face de moi et la nuit dans le dos. Je me sentais libéré de m’avoir vidé le cœur.

Après quelques pas, je me suis arrêté pour admirer ce fond de ciel ennuagé qui venait de prendre un coup d’orange plus foncé. Puis, une boule ronde, partiellement couverte par un nuage est apparue. C’était beau à voir. Le soleil s’est mis à tracer une ligne rosée sur le bleu de la mer jusqu’à moi. C’était total! J’ai eu le réflexe, au même moment, de jeter un coup d’œil à mes pieds.

Quelle ne fut pas ma surprise de voir parmi les milliers de petits coquillages qui traînent toujours sur le bord de mer, un petit coquillage en forme de cœur, sculpté par la mer. Je l’ai pris dans ma main. La forme du cœur était si remarquable que je me suis mis à pleurer, épris d’une émotion si intense. Simon avait répondu à mon appel. J’étais au rendez-vous pour cette rencontre inattendue avec mon gars.

Était-ce le destin? Un signe de mon fils! Était-ce le hasard? Je me serais retrouvé là, à la bonne place et au bon moment! Un phénomène semblable s’était produit lors du décès de mon fils sur le lit de l’hôpital pendant que toute l’équipe médicale tentait de le réanimer d’un arrêt cardiaque. Suite à une injection dans une veine de la cuisse, une gouttelette de sang en forme de cœur est apparue lors du retrait de la seringue. J’ai regardé l’infirmière pour lui demander si elle voyait bien ce que je voyais puis je me suis ravisé. Était-ce une hallucination? Je ne sais pas. Je suppose que j’ai vu et senti ce que je voulais sentir au fond de moi-même.

Ce matin-là, au bord de la mer, j’étais probablement très réceptif à ce qui m’entourait. Je me sentais serein, le cœur ouvert et l’esprit centré sur la nature. Mon côté sensible et mon côté spirituel se sont donnés la main et j’ai senti l’invisible : moi et lui dans l’univers. Salut, ti-loup!

Pierre Gareau, RHQ Montréal - Le Bulletin,


Maman, j’t’haïs !

Ça ne se fait pas de parler en mal de sa mère.

Jadis, j’ai aimé ma mère. Je ne lui trouvais aucun défaut. J’ai les meilleurs parents du monde, me disais-je. Je l’aimais tellement que je faisais tout pour lui plaire. Enfant doux, calme, serviable, je réussissais bien à l’école et dans les sports.

Maintenant je suis grand. J’ai 33 ans. Mais à l’intérieur je me sens encore parfois comme un petit garçon. Je confonds ma mère avec tout le monde. Je veux plaire à tous, je vis pour les autres et je suis tanné de ça. J’en ai ras le bol de réagir à ma femme comme si elle était ma maman qui gronde son enfant. Je ne suis plus un enfant. Je suis Monsieur Éric et je vais lui dire toute ma vérité par cette lettre.

Maman, je n’aime pas ça quand tu ne me considères pas. Ça me fait de la peine quand je vais te voir et que tu ne me parles que de mon grand frère. Je ressens un grand vide dans mon cœur quand je me rends compte que tu ne m’écoutes même pas. Parfois je te parle de quelque chose qui me tient à cœur et tu me coupes la parole pour me parler de choses insignifiantes. On est souvent dans deux mondes parallèles.

Ton relent d’alcool me lève le cœur et le smog de fumée de cigarette qui t’entoure me coupe le souffle. Je n’aime pas aller te visiter car tu fais pitié à voir et ça me déchire. Ta peau est malade, desséchée et elle te colle aux os. J’ai peine à voir une femme en toi. Tes yeux jaunes et veineux, tes dents noires et rongées me font peur. J’ai honte quand il faut que je supporte tes 57 ans ravagés par l’alcool pour marcher ou quand tu t’appuies sur ton panier d’épicerie pour avancer. J'ai honte que tu n’aies plus de fierté, que tu n’as que des loques à te mettre sur le dos. Je t’haïs pour ta fierté évaporée. Tu as bu ton condo, tes économies et tout ce que tu avais. Je n’accepte pas que tu sembles avoir oublié tout cela !

J’ai honte d’être à tes côtés en public. Tu m’écoeures avec tes menteries. Tu arnaques mon argent. Tu négocies mon amour, tu manipules tes deux fils sans scrupule pour obtenir de l’argent. Tu as siphonné l’amour maternel qui nous unissait à chaque promesse non-tenue, à chaque discours explicatif, à chaque excuse. Tu as emprunté sur l’amour inconditionnel qui nous unissait. Trop, c’est trop, crisse ! La marge de crédit est pleine et je ferme ton compte. Arrête de m’appeler juste quand tu as besoin de moi. Arrête ! Tu me fais chier quand tu m’attires dans ton antre avec un faux prétexte pour finalement me demander d’apporter des cigarettes en passant. As-tu pensé que je m’imagine toujours que tu veux ME voir parce que tu t’es ennuyée de moi et qu’à chaque fois ça me transperce l’âme de réaliser que je me suis royalement trompé ? Ça me fait suer de ne pas être capable de te dire non. Non, c’est assez !

J’en ai assez de toutes les fois où je suis allé chez toi pour «t’aider», te sauver. De toutes les fois où je t’ai retrouvée saoule morte dans ton lit qui puait l’urine. J’t’haïs pour la fois où tu me prenais pour un autre et que tu voulais faire l’amour avec moi. ! J’t’haïs pour l’autre fois où alors que je te déclarais que je t’aimais malgré tout, je sentais ton urine chaude couler sur ma main. Je m’haïs pour avoir fait le ménage chez toi et sorti cinq sacs de vidange pleins de bouteilles. Je voulais t’aider, je voulais juste t’aider… Je me suis fait mal. J’avais honte quand les pompiers m’ont appelé parce que tu avais mis le feu à ton matelas. J’avais terriblement honte devant tous ces regards qui chuchotaient.

Maintenant, je ne te prête plus d’argent. Comme par miracle, on dirait que je compte plus pour toi qu’avant. Mais je m’en fous.

Il y a quelque chose de mort dans mon cœur à ton endroit. Que je compte ou non pour toi n’est plus important maintenant. Je te téléphone seulement quand je pense à toi et que j’en ai le goût. Pas quand je pense qu’il le faut pour être bon garçon. Aujourd’hui je te regarde jouer avec ma fille de trois ans et je te trouve belle. Tu ris, tu joues. Je vois de la vie dans tes yeux quand tu es avec elle. Je redécouvre une femme avec des émotions, avec de la profondeur et des yeux pour les gens qui sont restés près d’elle dans la tourmente : tes deux fils et maintenant tes deux petites-filles. Ma fille t’adore sans limite. Je trouve qu’elle est chanceuse d’avoir une grand-mère comme toi qui se met à quatre pattes et qui joue à ses jeux. Mais moi, j’ai changé. Je n’ai plus d’amour pour ma mère. Je crois que toutes ces épreuves m’ont permis de m’émanciper en tant qu’homme. Je fais ma vie sans quémander mon existence à ma mère. Maintenant je peux être bien avec toi sans amour ni passion brûlante. À moins que ce ne soit ça, le véritable amour ?

Le plus grand cadeau que l’on puisse faire à ses enfants, c’est qu’ils n’aient pas besoin de nous !


Ton fils Éric, RHQ Montréal Le Bulletin,


Ah oui, la souffrance !

La souffrance des hommes. Tout à coup, tout le monde en parle : les hommes souffrent ! Ah bon! Nous venons de découvrir une souffrance inconnue ? De réaliser que le monstre d'acier fait finalement partie du genre humain. La vie est étonnante, n'est-ce pas ? Les hommes souffrent... Une variété de souffrance inédite, celle des hommes, alors qu'on croyait avoir fait le tour de la question, répertorié l'ensemble des souffrances possibles, qui avaient souvent la caractéristique commune d'être provoquées par l'action des hommes sur les femmes, les animaux, la nature, le reste de la création.

Alors, ils souffrent, dites-vous... On a parlé de la souffrance des saints martyrs canadiens et de Maria Goretti, de celle des bébés phoques, des femmes, des Noirs, puis du Tiers monde - avons-nous parlé de celle des Noirs avant celle du Tiers-monde, je ne me rappelle plus -, de celle des mineurs au fond des puits, des danseuses à dix dollars et tout de suite après de celle des dames à cinq, qui dansent nues elles aussi, des ouvriers congédiés, des financiers ruinés et jetés en prison quand ils n'ont pas le temps d'aller rejoindre leur argent au paradis fiscal, des gais mariés qui vont baiser des hommes en cachette, de la femme que je vois chaque jour vendre une cannette au dépanneur, craignant à chaque fois qu'on ne la vole, de celles de...

Notre planète souffre. Et les hommes dessus souffrent aussi. Bon. Leur souffrance s'additionne à celles des autres. Elle s'ajoute au tas. Quand cela est admis, faire de la place à dire aussi que les hommes sont fiers et heureux, et tout bêtement contents de ceci, de cela, du plaisir d'être ce qu'ils sont en tant qu'hommes, comme le sont les femmes et les Noirs, les tiers-mondistes et les dames qui dansent nues à cinq, parfois heureux, heureuses, pas toujours, de temps en temps, le plus souvent possible. Faire des articles, des livres, des colloques, des occasions de grands mouvements collectifs, à propos du bonheur d’être femme, homme...

Et fournir des ressources aux hommes qui souffrent, eux aussi. Afin de donner des chances au bonheur.


Guy Dubé, RHQ Chaudière-Appalaches - Le Bulletin,